La grande fatigue des profs face au démantèlement de l’école

Article Rue89

Pour sortir du tunnel du bac et de ses corrections, nous avons invité à manger quelques personnes, dont des enseignants de nos gamins, devenus des amis. Ceux-ci, pourtant très bons pédagogues et fiers de faire ce travail, m’ont apparu au fil des échanges quelque peu abattus.

Peut-être la fatigue de la fin d’année ou ma vision noire du monde. Je crois qu’il y avait aussi autre chose de plus profond, difficilement palpable. Ces profs de français, philo, anglais, évoquaient leur matière avec une grande passion puis, d’un seul coup, leurs regards s’assombrissaient des menaces à venir.

Un ministre de l’Education chasse l’autre, une réforme chasse l’autre, mais les nuages persistent dans le ciel républicain. Ce malaise, semblable sans doute à celui de tous les fonctionnaires envoyés en première ligne, est très inquiétant.

Comment donner l’envie à des jeunes d’interroger le monde quand vous êtes traversés par d’irrépressibles phases d’abattement ? Un abattement, ou plutôt une lucidité sur la grande braderie de l’Education nationale.

D’un côté, les élites rassemblés dans les meilleurs lycées avec une culture ouverte sur la peinture, littérature, musique (du classique au hip hop). De l’autre, une population nourrie toujours au même lait : échec scolaire, illettrisme rap, slam.

Une partie de la gauche a cantonné les jeunes au rap, au tag et au slam

Au pied de l’immeuble ou dans une BMW, un certain nombre de leurs élèves sont coincés entre la violence réelle -certes engendrée souvent par leur propre bêtise et manque de curiosité-, mais aussi celle, symbolique, créée entre autres par une partie de la gauche, qui « obligea » une catégorie de la population à ne s’exprimer que par le rap, le tag et le slam.

A titre personnel, je n’aime pas du tout le boulot de Grand Corps malade (toutefois, ce type a l’air sympathique et sincère) et encore moins Abd al Malik, encensés tels des Jacques Prévert de banlieue. Une copine provocatrice évoquait carrément « les “Y’a bon Banania” de la culture. »

N’en déplaise à pas mal de mes proches qui adorent ces deux chanteurs, je persiste et signe : il s’agit de variété comme le yéyé et le disco à d’autres époques. Pas plus, ni moins. Auditeur de Radio Nostalgie, j’aime beaucoup la variété, mais faire passer ce genre de textes pour de la grande poésie me semble une arnaque. Pas du René Char, du Rimbaud, du Ferré, du Bertrand Cantat, du Bashung ou bien d’autres actuels que je ne connais pas.

Cela dit, j’ai déjà entendu d’excellents slammers à la radio, et la langue doit évoluer, se nourrir des cultures actuelles. Mais faire étudier les textes de Grand Corps malade à l’école relève d’une grande démagogie, accompagnée d’une véritable inconscience des conséquences néfastes sur la culture en construction des élèves.

Des ados devenus adultes sans avoir les outils critiques nécessaires

Bref, revenons au pied de l’immeuble.

Beaucoup de ces gosses à l’abandon dans le labyrinthe des barres verticales de nos villes, et celles, horizontales, de campagnes -les lotissements qui génèrent un nouveau mal de vivre-, finiront dans des prisons privées, hôpitaux psychiatriques s’il en restent, à faire la queue au Pôle emploi, dans des emplois précaires, paumés, alcoolos, défoncés, abrutis par l’immobilisme.

Ou bien resteront-ils dans cette espèce de torpeur d’ados mal dégrossis devenus adultes en ayant traversé les frontières de l’enfance, sans avoir obtenu les passeports républicains. Démunis des outils critiques pour décrypter leur propre existence et celle de leurs contemporains.

Et qui offre ces outils ? Parents, grands-parents, proches, radio, télé, journalistes, chanteurs… Mais aussi ces enseignants motivés et conscients de l’ampleur et l’importance de leur tâche. Bien sûr, comme dans toutes les corporations, certains enseignants ne sont pas à la hauteur et bâclent leur travail quotidien.

Leur rôle s’apparente à celui du comédien qui, contrairement aux acteurs de télévision et cinéma, doit être bon à chaque représentation. Qui, dans n’importe quel domaine, peut se targuer d’être pertinent et efficace chaque jour ?

Si ceux qui sont réellement investis commencent à baisser les bras : où va-t-on ? Plus ils sont confrontés à de réelles difficultés sur le terrain, plus on leur met des bâtons dans les roues.

Pour les Sarkozy, les réceptions ; pour les profs, les déceptions

Suppression de postes, « La Princesse de Clèves » et les pratiques artistiques autorisées seulement dans certaines familles, ghettoïsation, mépris des gouvernants, de certains parents et élèves… : la liste est longue et va sans doute s’allonger.

Pendant ce temps, notre cher président s’offre une p’tite boum politique à 500 000 euros les deux jours et le budget de son palais présidentiel augmente de près de 20%. Pour le couple élyséen, les réceptions et pour les enseignants, les déceptions.

A la rentrée, des milliers d’enseignants retournerons colmater les brèches de la société. Sans stock options ni Rolex, ils sauteront sur tous les établissements de France et Navarre.

Avant de partir en vacances, ayons une petite pensée pour ces sapeurs pompiers de l’Education nationale, qui essaient d’endiguer les flammes d’un avenir bouché. Grand incendie attisé par la course au profit immédiat et le clinquant.

La pluie a interrompu la soirée, une soirée ponctuée du glas de l’école laïque et républicaine. Et de valeurs foulées au pied des cités et des palais de la République, pas avec les mêmes marques de chaussures mais les mêmes rêves sans développement durable.

Malgré ça, le rire n’a pas déserté nos conversations car, pour tordre le coup à une rumeur : beaucoup d » enseignants ont de l’humour et une bonne descente. Chacun est reparti chez lui, eux retrouver des copies à corriger. Et nous comme des milliers de citoyens à attendre les résultats du bac. Avant de partir en vacances…. Pour ceux qui peuvent encore !

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