Moins d’absentéisme sans payer les élèves, c’est possible ?

Article Rue89

 

Un cours de géo dans une classe équipée d'un tableau tactile dans une école des Alpes-Maritimes (Eric Gaillard/Reuters)

Le Parisien révélait dans son édition de ce vendredi 2 octobre que trois lycées professionnels de l’académie de Créteil commencent à rétribuer les élèves les plus assidus. Pas pour de bonnes notes, mais via une sorte de cagnotte, à raison de 2 000 euros alloués à deux classes, somme qui pourra financer un voyage ou des formations pour l’apprentissage du code de la route.

Autant dire qu’on est loin des menaces de suspension des allocations familiales pour le foyer de l’élève qui sèche. Il y a quelque temps, le magazine Phosphore avait fait un tour d’horizon des réponses possibles pour endiguer l’ennui et l’absentéisme. Ex-ministre, pédadogue, biologiste, psy… aucun ne parlait d’argent à l’époque. Voici leurs réponses.

L’ancien ministre : « Donner du sens »

Moins d'absentéisme sans payer les élèves, c'est possible ?  dans Revue de presse 2009_05_18_Logo_PhosphoreLuc Ferry, l’ancien ministre de l’Education nationale, n’hésite pas à l’avouer : au lycée, il s’est ennuyé « comme un rat mort ». Et il sait pourquoi : c’est parce qu’il ne comprenait pas le sens des programmes.

« Apprendre n’est pas une fin en soi, dit-il. Il faut que les élèves saisissent pourquoi ils étudient tel contenu plutôt que tel autre ». Pas évident… Mais Luc Ferry veut trouver un vrai fil conducteur autour d’une idée large : « élargir la pensée, ouvrir l’esprit ».

Le biologiste : « Varier les plaisirs »

« Regardez les singes enfermés dans une cage au zoo : ils tournent en rond. Laissés à eux-même, ils s’ennuient », lance Jean-Didier Vincent, biologiste. La raison est scientifique : l’absence d’activités et de stimulations fait chuter leur taux de dopamine, la substance du plaisir diffusée à l’intérieur du cerveau.

« Du coup, ils s’énervent pour retrouver un taux important. Ils se mettent à taper sur les murs, à s’agiter… Les étudiants, c’est pareil », plaisante le chercheur. Il faut donc multiplier les stimuli, varier les modes de traitement (lectures, exercices, travaux en groupe, multimédia…). « Le remède à l’ennui, c’est le divers », conclut Jean-Didier Vincent.

Le psy : « Mieux former les profs »

Quand on s’ennuie, les minutes semblent durer des heures, l’esprit vagabonde loin de la salle de classe, déjà dehors. « Le temps et l’espace deviennent des ennemis », constate François Roustang, psychanalyste. Une perte de repère désastreuse. « Il faut former les profs pour qu’ils occupent le temps et l’espace totalement. »

Ils doivent se faire comédiens… Comme un acteur s’imprègne de son rôle jusqu’à s’oublier, pour n’être que son personnage, il faut que l’enseignant trouve des techniques pour être pleinement présent. Un problème de formation.

Le philosophe : « Changer le désir des élèves »

André Comte-Sponville est philosophe. Pour lui, « l’ennui, c’est le décalage entre le réel et le désir ». Le désir, c’est celui des élèves qui veulent se distraire, s’amuser, qui ne veulent pas faire d’effort pour apprendre. Le réel, c’est le savoir :

« Et il est impossible de changer le réel, car même si les étudiants sortent de temps en temps, si les enseignants utilisent les nouvelles technologies, le savoir reste le même. Il est difficile. Il faut fournir un effort pour l’acquérir. C’est donc le désir qu’il faut changer. »

Les élèves doivent donc apprendre à désirer l’effort : c’est pas gagné… Mais ils n’ont pas le choix, pense-t-il, car « le bon élève n’est pas celui qui ne s’ennuie jamais, mais celui qui l’accepte ».

Le littéraire : « Casser le moule »

Dans « Louis Lambert », Balzac écrit son horreur du « moule d’un collège auquel chaque intelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son tempérament, s’adapter à la règle et à l’uniforme ». Dans « Les Contemplations », Victor Hugo s’emporte contre les « pédagogues tristes » :

« Je vous hais, pédagogues ! Que d’ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! », « Vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles ! Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles ! », « Et vous pétrifiez d’une haleine sordide le jeune homme naïf, étincelant, splendide. »

Ironiquement, ces écrivains sont devenus synonymes d’un certain ennui à l’école… Mais leur constat reste d’actualité : « le moule » ne peut convenir à tous. Il faut multiplier les méthodes alternatives pour emmener tout le monde vers les mêmes savoirs.

Le linguiste : « parler simplement »

En maths, les profs utilisent des « x » plutôt que des lettres qui ont un sens. Ils se font plaisir, se rappellent ainsi qu’ils ont fait de longues études d’algèbre, mais les élèves sont largués. « C’est le problème du langage autoréférentiel, qui ne parle qu’à celui qui le connaît déjà », avance François Flahault, directeur du centre de recherche sur les Arts et le Langage.

Quand on enseigne « le savoir pour le savoir », on créé un « ennui noble qui valorise le prof », pense-t-il. Parler plus simplement permettrait pourtant de ne pas perdre les rangs du fond.

Le sociologue : « Considérer les étudiants »

« Les bons s’ennuient autant que les mauvais », note François Dubet, auteur de l’ouvrage de sociologie « Le Déclin de l’institution ». L’école est aujourd’hui vécue par tous comme une usine à exercices :

« Les élèves s’y sentent méprisés. Ils ont l’impression qu’ils apprennent trop de choses pas difficiles, alors qu’ils aimeraient qu’on leur enseigne peu de choses mais difficiles. »

Ils ont envie de se dépasser. « Plutôt que d’attendre beaucoup sans rien exiger, les enseignants devraient attendre peu mais l’exiger. »

Le pédagogue : « Mêler exercice et intérêt »

« Il existe deux types de pédagogie, celle de l’intérêt et celle de l’exercice », commence Philippe Meirieu, directeur de l’IUFM de Lyon.

Avec la pédagogie de l’intérêt, les élèves apprennent la géométrie en dessinant les plans d’une maison, la biologie en jardinant, le français en jouant une pièce ou en réalisant un journal… « L’élève ne connaît pas l’ennui, puisque l’enseignant donne à l’élève ce qui l’intéresse. »

Mais ce qui l’intéresse n’est pas toujours ce qui est dans son intérêt ! « La réussite immédiate est amplifiée : on ne donne pas le cutter à celui qui ne sait pas s’en servir ». Seuls les plus motivés apprennent.

« La pédagogie de l’exercice, quant à elle, oblige l’élève à faire, à refaire, jusqu’à ce que le métier rentre… Cela peut être vécu comme une simple soumission si on n’en comprend pas le sens. Et cela provoque beaucoup d’ennui. » Philippe Meirieu propose une troisième voie : inventer des nouveaux modes d’apprentissage où intérêt et exercices sont mêlés. Comme dans le cadre des TPE.

En partenariat avec Phosphore
2009_05_18_Logo_Phosphore dans Revue de presse

Photo : un cours de géo dans une classe équipée d’un tableau tactile dans un collège des Alpes-Maritimes (Eric Gaillard/Reuters)

 

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Pour lutter contre l’absentéisme : Chopin et Lorca

Après avoir tout tenté, sauf l’essentiel, pour préserver un minimum de paix sociale dans certains établissements scolaires, voici que l’on se propose de recourir à la « mercantilisation » des comportements.

Voici que l’institution éducative, se niant elle-même en tant que modèle civique, s’autorise à marchander le respect de la règle commune.

Ces mesures « expérimentées » dans l’académie de Créteil ont soulevé un tollé car on pressent bien, quoique confusément, qu’il y a là quelque chose de particulièrement inquiétant, quelque chose comme une atteinte portée à un idéal extrêmement symbolique.

L’euphémisme qui occulte la réalité

Pour tenter de mieux cerner ce qui se trouve ainsi blessé, il convient, me semble-t-il, de poser une question préalable : ces expérimentations sont-elles mises en oeuvre dans des lycées réputés de centre-ville ? Non, bien sûr, elles le sont dans trois LEP de l’académie de Créteil, c’est-à-dire dans des établissements qui accueillent une population que l’on dit, par euphémisme, défavorisée.

Je refuse, quant à moi, cette « euphémisation » caractéristique de l’idéologie dominante qui, par un autre abus de langage, le détournement cette fois du mot liberté, se proclame libérale. Il convient donc de constater que ces mesures sont destinées à l’école des pauvres et évidemment pas à l’école des riches car je persiste à affirmer l’existence de ces deux écoles. Il suffit de regarder pour les voir.

Ce faisant, il m’a parfois été reproché de stigmatiser ainsi la population que je qualifie de pauvre, de porter atteinte, pour ainsi dire, à sa dignité. Argument que je récuse car, enfant de pauvres, il m’est toujours apparu que l’indignité n’est pas dans la désignation de la réalité mais dans son occultation par une « euphémisation » langagière qui se systématise comme procédé d’inculcation idéologique.

Le mensonge, et donc l’indignité, est tout entier dans l’utilisation de l’euphémisme « défavorisé » pour désigner la situation d’une population dont l’adjectif pauvre rend parfaitement compte. La dignité, en revanche, pour les pauvres, est tout entière dans la contestation de cet état de pauvreté et dans la contestation de l’inégalité sociale qui en constitue la cause.

Le pauvre est « la chose d’un autre »

Il convient cependant, pour mieux percevoir le sens de ces mesures de « mercantilisation comportementale » portées au coeur de l’institution éducative, dans la classe elle-même, de préciser cette notion de pauvreté. Je le faisais voici quelques années déjà de cette manière :

« …pauvreté : non seulement celle que signale le bas salaire, […] mais celle qui, impliquée par le bas revenu, mobilise toute énergie, toute réflexion, toute pensée, dans l’accomplissement quotidien de tâches matérielles dont on se souvient qu’Aristote les confiait à l’esclave défini comme “ celui qui, par nature, ne s’appartient pas à lui-même, tout en étant un homme, mais est la chose d’un autre ” (La Politique, 1,5, Vrin,1995, P.37).

Cette pauvreté est celle qui fait du pauvre celui qui ne s’appartient pas car il est la chose d’un mode de vie le privant de la capacité de se penser autre qu’exécutant des tâches matérielles, […] celles qui imposent de ne jamais penser “ culturellement ” mais toujours “ matériellement ”, ce qui présuppose une imprégnation de l’esprit par des représentations tenaces, comme modelées par chaque geste quotidien qui n’est jamais autre que geste asservi ou ménager, celui, précisément, dont le philosophe dit qu’il empêche de penser. »

Ce sont les enfants de cette pauvreté que l’on veut acheter (l’argument de la rétribution collective n’est qu’une excuse honteuse d’elle-même). Et que fait-on ainsi sinon ancrer plus profondément encore dans l’esprit de ces élèves, les pauvres donc, des représentations « matérielles », pire, « mercantilistes » ?

Que fait-on sinon les conforter dans leur statut de dominés, sinon approfondir et raffermir la structure sociale de domination en les conduisant ainsi à penser toujours « matériellement » et jamais « culturellement » ?

L’essentiel, alors, dont je disais pour commencer qu’il n’a pas été fait, l’essentiel qui reste à faire dans l’école des pauvres, consiste exactement en l’inverse. Il a pour objectif de donner à penser aux enfants de l’école des pauvres des objets culturels, une ballade de Chopin et un poème de Lorca, d’autant plus et d’autant mieux qu’ils en sont le plus souvent privés chez eux.

L’essentiel qui n’a pas été fait et par rapport auquel les mesures mercantiles envisagées sont une terrible régression consiste en la mise en place d’une école, d’une institution éducative émancipatrice ce qui implique qu’elle soit dégagée de tout mercantilisme.

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De la cagnotte anti-absentéisme dans les écoles

A la une du « Parisien – Aujourd’hui en France » daté du 2 octobre, on pouvait lire « De l’argent pour les bons élèves ». Pour lutter contre l’absentéisme, « l’académie de Créteil se lance dans l’incitation financière collective » :

« Dans trois lycées professionnels, une cagnotte de 2 000 euros va être allouée à deux classes : les élèves devront s’y fixer un objectif d’assiduité. S’il est rempli, la classe pourra s’offrir en fin d’année un voyage ou le Code de la route… pour un montant de 10 000 euros maximum. Si cette expérience inédite se révèle concluante, le rectorat l’étendra à la moitié des lycées professionnels de l’académie. Avant généralisation ? »

Les réactions des quelques élèves interrogés, une fois passée la surprise et l’incrédulité, sont pleines de bon sens :

« Avec cet argent, il vaudrait mieux rénover le lycée » dit une jeune élève en classe de première « production imprimée ». Une camarade renchérit :

« C’est du chantage, une façon de nous infantiliser alors que l’on entre dans l’âge adulte. Ceux qui sèchent continueront à la faire ou viendront dormir en cours ! »

D’un point de vue plus global, cette mesure pose la question de l’extension d’une forme de logique « marchande » et individualiste dans un secteur qui en était encore plus ou moins préservé. Même si le recteur s’en défend, il s’agit de considérer que l’absentéisme est le résultat du seul comportement de l’élève, comme si une bonne partie des difficultés rencontrées à l’école ne se nouaient pas en dehors de l’école.

L’absentésime, un fléau mais dans une minorité d’établissements

Une étude du ministère de l’Education nationale datée de juin 2009 et intitulée « L’absentéisme des élèves dans le second degré en 2006-2007 » fournit des éclairages intéressants.

Au mois de mars 2007 (mars est traditionnellement le mois où l’absentéisme est le plus fort), l’absentéisme moyen dans le second degré (collèges, lycées et lycées professionnels) était de 6,5%. Mais les disparités sont fortes : 2,8% dans les collèges, 5,8% dans les lycées et 12,6% dans les lycées professionnels. Et les moyennes, on le sait, masquent de fortes inégalités. Ainsi, toujours en mars 2007, le taux d’absentéisme ne dépassait pas 1% dans la moitié des collèges, 1,9% dans la moitié des lycées et 7,2% dans la moitié des lycées professionnels.

En revanche, dans les 10% des lycées professionnels les plus touchés par l’absentéisme, le taux s’élevait à plus de… 38,1% (16,6% pour les lycées et 6,8% pour les collèges).

L’absentéisme reste donc relativement limité dans la majorité des établissements, mais devient un véritable fléau dans une minorité d’établissements dont on peut penser qu’ils sont situés dans des quartiers défavorisés.

Dans ces quartiers, les origines de l’absentéisme sont multiples : mauvaise orientation, nécessité pour certains d’avoir un emploi pour contribuer au revenu de la famille (livraison de pizza, service dans un fast-food, manutention), sentiment de résignation dans des quartiers où le taux de chômage est très élevé…

On nous dit que, pour lutter contre l’absentéisme, on a « tout essayé » : des tickets de cinéma pour les bons élèves jusqu’à la suppression des allocations… Incitatives ou coercitives, il ne s’agit que de mesures individuelles qui ne doivent pas dédouaner les responsables politiques de réflexions plus globales sur le rôle et les moyens de l’Education Nationale, sur l’insertion professionnelle des jeunes, sur le développement des inégalités et leur impact sur la réussite scolaire, sur la politique de la ville…

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