Extinction des espèces à l’éducation nationale

Article Le Monde

Olivier Ertzscheid, professeur d’information-communication à l’université de Nantes

Les treize documents qui ont « fuité » du ministère de l’éducation nationale sont littéralement atterrants et constituent une atteinte d’ampleur inédite à l’avenir de l’instruction publique. A destination des recteurs et inspecteurs d’académie, ils détaillent les modalités des réformes à mettre en œuvre de la maternelle au lycée avec une seule ambition : générer des nouvelles suppressions de postes. De mémoire de parent d’élève et d’enseignant on n’avait encore jamais vu une telle attaque en règle.

Luc Châtel a donc décidé de supprimer les dispositifs – déjà notablement insuffisants – d’aide aux élèves en grande difficulté (RASED), d’augmenter le nombre d’élèves par classe pour, à terme, supprimer carrément des classes et même de « petites écoles », de supprimer encore davantage de postes d’enseignants permanents – pour rappel, plus de 40 000 postes ont déjà été supprimés entre 2008 et 2010 dans l’éducation nationale –, et enfin de mettre systématiquement devant les élèves des personnels non-qualifiés, non-formés et – cela va sans dire – non-titulaires, au motif que « les non titulaires présentent une ressource plus flexible dont le rendement est proche de 100 % ».

Avec le même courage politique que celui d’un car de CRS devant un enfant désarmé, et sous couvert de « concertation », il confie le sale boulot aux recteurs et inspecteurs d’académie, avec feuilles d’objectifs à remplir, se terminant toutes de la même manière : « Chiffrer le gain en emplois », pudibonderie cosmétique peinant à masquer le sens réel de la phrase : « Nombre d’emplois supprimés ». C’est ce que l’on appelle un « trope », une figure de rhétorique. Les remèdes proposés par le ministère sont à peu près aussi adaptés que la prescription d’un plâtre du genou pour le soin d’une migraine ophtalmique. Ils témoignent, surtout, d’un mépris qui n’a d’égal que la novlangue qui sert à l’exprimer. Le changement de style au regard de ses illustres prédécesseurs est en effet patent. On ne « dégraisse plus le mammouth », on « mobilise les gisements d’efficience visant à respecter la contrainte du non remplacement d’un départ pour deux (…) sans dégrader les performances globales ». C’est encore de la rhétorique. Dans le document Primaire : augmenter la taille des classes, le ministre prévoyant rappelle aux recteurs que « le Conseil d’Etat a en effet considéré qu’un poste peut être retiré, même sans l’accord de la commune ». En connaissant cette conclusion, on voit mieux toute la place qui sera laissée à la concertation.

RÉDUCTIONS, SUPPRESSION, EXTINCTION…

Dans le document Primaire : réduire les remplacements, le ministre trouve « judicieux d’offrir à des étudiants la possibilité de se familiariser avec la pratique enseignante, en dehors des stages déjà prévus pour les étudiants en master ». Dans la droite ligne de la réforme de la « masterisation » qui fait déjà le bonheur d’officines privées s’engouffrant dans cette béance de la préparation aux concours, et qui va placer dans les écoles – avec la charge complète d’une classe – des étudiants sans aucune formation professionnelle ou pratique, le ministre trouve « judicieux » d’assurer leur remplacement… par des « étudiants ».

Un pas supplémentaire est franchi dans le document sur les réseaux d’aide aux enfants en grande difficulté (RASED), composés de deux enseignants et d’un psychologue scolaire. Les trois scénarios « au choix » que le ministre demande aux recteurs d’appliquer envisagent la « suppression » d’un ou deux des maîtres, ainsi que, « la mise en extinction des psychologues scolaires ». Plus qu’un malaise, un profond sentiment de dégoût devant l’inhumanité de ce babil managérial qui se donne à lire dans une note officielle à destination des acteurs du système scolaire. L’extinction des espèces du système éducatif. Aujourd’hui les psychologues. Et demain ? Dans une démocratie, il devrait être possible d’assigner en justice un ministre pour manquement grave et nuisances répétées au socle républicain de l’éducation. Nous disposons déjà du motif, du mobile, ainsi que des pièces à conviction (treize au total) dans le dossier. Qui va plaider ?

Olivier Ertzscheid, professeur d’information-communication à l’université de Nantes

 

 



Contre les choix gouvernementaux : défendre un service public d’éducation pour la réussite de tous !

Alors que les premiers arbitrages pour le budget 2011 seront rendus à la fin du mois, le ministère de l’Éducation nationale a récemment transmis aux académies des documents destinés à permettre l’identification des futurs postes à supprimer.

Les fiches techniques diffusées montrent ainsi jusqu’où le gouvernement est prêt à aller après avoir déjà supprimé 16 000 postes dans l’Éducation nationale en 2010. La rentrée 2010 s’annonce pourtant d’ores et déjà difficile…

Laisser penser qu’il existe des marges de manœuvre pour supprimer des postes sans effets de dégradation du service public d’éducation, c’est être tout simplement coupé de la réalité des établissements scolaires et sourd face aux interpellations actuelles de tous les acteurs éducatifs.

A l’heure où les inégalités scolaires ne cessent de s’aggraver, il est scandaleux que le gouvernement ose prétendre lutter contre l’échec scolaire, l’absentéisme et la violence, tout en continuant à supprimer les moyens éducatifs et pédagogiques nécessaires à un encadrement de qualité, y compris des élèves les plus fragiles ou à besoins spécifiques. Tous doivent pouvoir en effet être accompagnés vers la réussite, et plus particulièrement encore à l’entrée dans les apprentissages. Il en va d’une certaine conception de l’égalité réelle, qu’un projet de société comme celui de l’éducation, se doit d’incarner.

Nous savons tous à quel point, dans un contexte de crise économique et sociale, l’investissement dans l’éducation est primordial. Une véritable ambition pour l’École ne peut exclusivement reposer sur l’engagement au quotidien des professionnels de l’éducation.

Il est tout aussi hypocrite que le gouvernement ose prétendre résoudre la crise et se préoccuper de la jeunesse de notre pays sans assurer l’effort nécessaire pour que les générations à venir bénéficient d’une formation de qualité.

Si le ministre tente de mettre en avant le principe de rationalisation, il ne trompera cependant personne. Ses « réajustements » soi-disant « techniques » découlent d’une décision éminemment politique : celle qui vise à poursuivre aveuglément l’application à l’Éducation nationale du dogme du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

Les personnels de l’Éducation nationale sont engagés au quotidien pour faire face aux difficultés, et c’est bien grâce à cet engagement que les écoles et établissements fonctionnent, évoluent malgré tout, pour répondre au mieux aux objectifs de la réussite de tous. Mais l’enseignement n’est pas qu’affaire de charisme : faire apprendre, transmettre des savoirs, une culture, des compétences ne peut se réduire à énoncer des discours devant un public plus ou moins attentif. Des moyens pour la formation professionnelle, pour soutenir les innovations pédagogiques sont indispensables pour faire progresser l’École.

C’est pourquoi nous interpellons dès maintenant les parlementaires quant à la nécessité de se saisir du sujet pour qu’émerge un véritable débat politique et citoyen quant aux finalités et aux moyens de l’École.

C’est pourquoi nous invitons tous celles et ceux convaincus comme nous que l’État doit immédiatement cesser de mettre en cause les moyens du service public d’éducation, à se mobiliser pour combattre avec vigueur et fermeté cette saignée inacceptable et dangereuse !

Dans le but d’organiser une mobilisation vaste et unitaire dès la rentrée et pendant toute la période du débat budgétaire, nous décidons de nous réunir à nouveau avant la fin de l’année scolaire.



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