Un principal de collège en grève : « Le quotidien est infernal »

Témoignage
Un principal de collège en grève : « Le quotidien est infernal »
Par Didier Laffeach – principal et syndicaliste
Rue 89 – 26 septembre 2011

De nombreux proviseurs de lycées, principaux de collège et adjoints s’associent au mouvement de grève de mardi. Didier Laffeach, principal d’un collège à Rouen et secrétaire général adjoint d’Indépendance et direction, leur organisation syndicale, explique leur ras-le-bol.

Mardi matin, dans mon collège, je vais assurer la sécurité des élèves, des personnels et des biens mais sans répondre au téléphone ni aux sollicitations extérieures, puisque c’est notre seule façon de protester.

Comment, pourquoi ces personnels de responsabilité, ces cadres de l’Education nationale en sont-ils arrivés là [principaux et proviseurs s'associent rarement aux mouvements de grève, ndlr] ? Ils ont le spleen ! Le quotidien est devenu infernal, et le sentiment général est que cette école est déboussolée. Elle ne répond plus aux attentes ni de la société, ni des parents.

En quatre ans, depuis les derniers accords professionnels avec le ministère, et en dépit des suppressions de postes de personnels administratifs, ce sont plus d’une trentaine de missions nouvelles que nous devons assumer proviseurs et principaux ; toujours dans des délais plus brefs, toujours avec moins de moyens humains !

Le poids et le nombre des responsabilités augmentent à chaque nouvelle annonce, mais le temps n’y suffit plus. Et la reconnaissance morale ou financière fait cruellement défaut.

Le métier ne se ressemble plus. L’essentiel des tâches quotidiennes tend à détourner les personnels de direction de leurs missions principales de pilotage pédagogique de l’établissement. Nous sommes un peu dans la situation d’un directeur d’hôpital que l’on appellerait chaque fois qu’il y a un problème aux urgences, un malade mécontent ou une fuite d’eau dans une chambre.

Voici quelques éléments concrets qui expliquent notre malaise, et à vrai dire je ne pense pas être dans l’excès puisque les responsables d’établissements privés qui partagent avec nous certaines contraintes manifestent aussi leur mécontentement.
Une journée de grève où le principal est bien seul

Les jours de grève, nous découvrons le matin même qui participe au mouvement, et nous sommes parfois seuls ou quasiment. Il faut être sur tous les fronts pour assurer la sécurité des élèves et la continuité du service public : restauration, contrôle des présences, surveillance des entrées pour éviter les intrusions de manifestants…

Le rectorat, sans même se soucier de savoir si nous avons eu le temps de rentrer dans notre bureau, a pour unique souci de connaître le plus vite possible le nombre de grévistes. Ce qui passe par trois connexions successives à l’intranet du rectorat, dans les quarante-cinq premières minutes d’ouverture de l’établissement, pour compléter une enquête qui, selon un calcul illogique mais imparable, permet au ministère de minimiser la proportion de personnels absents dans sa présentation aux médias.
Une rentrée 2011 bouclée en dernière minute

Elle a été l’une des plus complexes à organiser, les dernières nominations de personnels enseignants aux services parfois partagés entre deux ou trois établissements sont intervenues quarante-huit heures avant la rentrée, obligeant les personnels de direction à travailler jour et nuit pour pouvoir remettre aux enseignants leurs emplois du temps le jour de la rentrée.

Cette réduction des délais sous-estime ou ignore totalement le quotidien d’un personnel de direction.
Des suppressions de postes au détriment des élèves

Depuis plusieurs années, les moyens humains mis à disposition des établissements sont de plus en plus contraints pour atteindre aujourd’hui la limite inférieure :
Les allègements d’effectifs pour permettre des travaux pratiques sont supprimés dans les disciplines scientifiques. Tant pis pour les élèves que cela passionnait.
Ceux qui étudient l’allemand sont regroupés sur plusieurs niveaux puisqu’ils ne sont plus assez nombreux. Tant pis pour les promesses de soutenir l’enseignement de la langue de la première puissance européenne.
Les classes sont chargées au maximum. Tant pis si c’est un frein majeur aux évolutions pédagogiques prônées par ailleurs, comme l’enseignement par compétences.
Les professeurs sont tenus de faire des heures supplémentaires au-delà de leurs souhaits. Tant pis s’ils sont moins disponibles pour les dispositifs d’aide individualisée présentés par ailleurs comme LE moyen de faire évoluer le système au profit des élèves rencontrant des difficultés.
Des professeurs sont nommés sur deux voire trois établissements parfois distants de plus de 30 km. Tant pis s’ils sont épuisés, si leur disponibilité en pâtit.
Il n’y a plus de « marge de manœuvre » pour adapter l’établissement au public accueilli. Tant pis pour les bonnes intentions des discours officiels.
Des remplacement des profs assurés par les heures sup

Les chefs d’établissements souffrent aussi des injonctions paradoxales de la hiérarchie qui demande par exemple d’organiser des remplacements de courte durée, sans donner le pouvoir de les imposer aux personnels ou de distribuer deux fois plus d’heures supplémentaires que ce que prévoit le statut des enseignants !

La gestion du remplacement des professeurs absents est cette année plus sensible que jamais dans un contexte de réduction du nombre de postes d’enseignants au-delà du raisonnable.

Les récentes réformes ayant eu pour effet de réduire les horaires de sciences physiques, au lycée comme au collège, c’est au chef d’établissement de persuader (il ne peut l’y contraindre) le professeur spécialiste de cette discipline de se muer en professeur de mathématiques… ou de technologie, selon les besoins du moment. Au détriment, bien sûr, de la qualité de l’enseignement et donc des élèves !

De telles situations se multiplient, démontrant bien les limites d’un système fondé sur les heures supplémentaires en lieu et place de poste de remplaçants et d’une gestion efficace des moyens de remplacement.
Des sollicitations incessantes du rectorat

Vendredi à 17 heures, la secrétaire se connecte une dernière fois sur la messagerie électronique du rectorat avant d’achever sa journée et découvre un message concernant les élections professionnelles.

Une vingtaine de dossiers compressés, chacun pouvant contenir des dizaines de fichiers qu’il faut imprimer et impérativement afficher dans un ordre précis, pour… la veille dernier délai !

Ce type de séquence, qui peut se répéter plusieurs fois par semaine et tout au long de l’année, illustre parfaitement l’indifférence voire le mépris de notre administration pour notre emploi du temps et donc pour nous.

Le nombre de messages quotidiens et la masse d’informations qu’ils contiennent pourraient à eux seuls mobiliser la totalité de notre temps sur des sujets parfois futiles et très éloignés de nos missions essentielles.
Des tâches en plus : le suivi des les profs stagiaires…

Jusqu’alors, les personnels de direction n’avaient qu’un rôle mineur dans ce dossier, depuis l’année dernière ils ont en charge le suivi de la formation professionnelle de ces personnels.

Avec cinq stagiaires, un
collègue en lycée professionnel doit réaliser deux entretiens d’évaluation pour chacun, soit dix entretiens d’une heure chacun, élaborer deux rapports de stage sans compter les nombreuses rencontres informelles soit avec ces personnels débutants pour leur donner des conseils, soit avec le professeur-tuteur pour le suivi du stagiaire.

Tout cela sans aucune rémunération spécifique quand les professeurs-tuteurs bénéficient d’une indemnité de 2 000 euros pour le suivi de leur stagiaire !
… et le calcul des primes à distribuer pour les CCF

Depuis l’année scolaire dernière, les proviseurs doivent rémunérer les enseignants pour les contrôles en cours de formation (épreuves de contrôle ponctuel tout au long de l’année), ils reçoivent donc une enveloppe en euros qu’ils sont chargés de ventiler par enseignant selon un mode de calcul que chaque chef d’établissement doit inventer (donc forcément différent d’un établissement à l’autre ! ).

Il faut faire vite et bien, pour rester cohérent et équitable en remplissant soigneusement les formulaires informatiques. Encore des heures de travail non rémunérées.
Deux semaines de vacances d’été seulement pour certains

Avant, les opérations liées au baccalauréat ne se télescopaient pas avec les inscriptions et réinscriptions des élèves, ce qui permettait de constituer les classes fin juin-début juillet, pour que les proviseur adjoints puissent commencer à travailler sur l’emploi du temps dès le début du mois.

Aujourd’hui, comme les collégiens ne connaissent leur affectation que vers le 30 juin et que les réaffectations des redoublants de première et terminale ne sont connues qu’après les derniers résultats du bac, les classes ne peuvent être constituées qu’après le 15 juillet, et comme il faut bien une semaine pour arrêter la structure et tous les groupes liés à la réforme du lycée, c’est seulement vers le 25 juillet que les proviseurs adjoints peuvent commencer l’emploi du temps.

Cette opération nécessitant deux bonnes semaines, les adjoints les plus chanceux et les plus performants peuvent espérer deux semaines de congés d’été…. On est loin des deux mois de vacances.

Personnellement, avec l’expérience et une situation moins complexe compte-tenu de la structure de mon collège, j’ai bénéficié de cinq semaines, ce qui est correct. Mais ce n’est pas le cas des adjoints de « gros » lycées.

Jusqu’à quand pourra t-on encore en demander plus aux chefs d’établissements ? Jusqu’à quand le ministère pourra-t-il feindre d’ignorer la nécessaire reconnaissance de leur implication ?



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